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Les jeunes chercheurs trouvent leur voieNews

Publié le 24-05-2012 | Marché de l'emploi - Formation - Entreprise

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Plus diversifiés depuis la crise, les sujets de recherche sont désormais davantage en phase avec l’économie réelle.

« Je n'avais pas de vocation particulière à faire de la recherche » : c'est souvent le commentaire qui revient chez les jeunes chercheurs en finance. Si les fonctions opérationnelles dans les banques semblent offrir des perspectives plus alléchantes, ce domaine exerce un attrait de plus en plus fort, comme le montre le développement des pôles de recherche au sein des grandes écoles et universités françaises. Depuis cette année, Aix-Marseille School of Economics (AMSE) cherche ainsi à répliquer le succès de son homologue de Toulouse (Toulouse School of Economics, TSE) ou de l'Ecole d'économie de Paris, deux pôles de recherche relativement récents mais qui font déjà autorité puisqu'ils arrivent respectivement aux 10 et 16eplaces du dernier classement Ideas/RePec des meilleurs départements d'économie au monde. « Initialement, c'est ma passion pour les mathématiques qui m'a orienté vers cette filière, reconnaît Olivier Guéant, chercheur en mathématiques financières, maître de conférences à l'université Paris VII (master 2 modélisation aléatoire). Les mathématiques appliquées trouvent en grande partie leurs débouchés dans la finance. » A 28 ans, ce jeune chercheur est passé par Normale Sup (mathématique et économie), l'Ecole nationale de la statistique et de l'administration économique (Ensae) et la prestigieuse Harvard.

Majorité de « matheux »

C'est un fait : les grandes écoles d'ingénieurs françaises sont reconnues pour former de très bons mathématiciens financiers, qui ont fait par ailleurs le bonheur des grandes banques internationales comme de la recherche académique. Ainsi, Maurice Allais, seul économiste français distingué par un prix Nobel, est issu de l'Ecole Polytechnique, et est aussi connu pour avoir tenu à mettre la rigueur mathématique au service de la science économique. Autre tendance frappante : les chercheurs issus d'un parcours universitaire ont eux aussi très souvent un biais mathématique. Pour autant, être un « matheux » n'est pas un prérequis. « La recherche économique contemporaine utilise certes cette matière : les théoriciens les emploient pour modéliser et les empiristes font appel à des outils statistiques. Mais si les mathématiques constituent un outil incontournable, ce sont très souvent des techniques assez simples qui sont utilisées, nuance Augustin Landier, 37 ans, enseignant chercheur à l'Ecole d'économie de Toulouse, colauréat du prix du meilleur jeune chercheur 2012 décerné par l'Institut Louis Bachelier et l'Institut Europlace de Finance. La plupart des chercheurs en économie ne sont pas des mathématiciens de formation, il ne faut donc pas voir les mathématiques comme une barrière. » Après un cursus en mathématiques à Normale Sup et une thèse d'économie au MIT (Massachusetts Institute of Technology), Augustin Landier a travaillé comme enseignant chercheur en finance à l'université de Chicago puis à celle de New York, avant d'intégrer TSE fin 2009 où il se penche sur des sujets comme les risques systémiques, la dynamique des rentes, les manipulations des cours par les hedge funds ou l'impact de la psychologie en finance. « Au MIT, certains de mes camarades de classe n'avaient pas de formation initiale en mathématiques, ils ont acquis cette formation sur le tard, précise-t-il. D'ailleurs, Paul Krugman, prix Nobel d'économie en 2008, avait suivi des études d'histoire avant d'obtenir son PhD (doctorat, NDLR) en économie au MIT. »

Intérêt intellectuel

La dernière crise a créé de nouveaux besoins, et donc de nouvelles vocations, qui vont au-delà des seules problématiques de produits financiers (lire le témoignage de Serge Darolles). « La crise a fait évoluer la nature des sujets de recherche : auparavant excessivement orientée sur les marchés, elle s'ouvre aujourd'hui à d'autres horizons comme la gestion des risques, l'investissement responsable, les enjeux démographiques, le changement climatique, confirme Stéphane Buttigieg. Des sujets qui collent plus à l'économie réelle. » Ce jeune chercheur de 29 ans de l'Institut Louis Bachelier a choisi les impacts du changement climatique comme sujet de thèse, malgré une formation initiale en mathématiques appliquées. « Le choix de ce sujet répond à un engagement citoyen sur cette problématique, poursuit-il. Travailler sur les questions du changement climatique, d'une certaine manière, c'est s'inscrire dans le sens de l'histoire. »

La recherche attire des jeunes curieux de nature, qui apprécient la liberté intellectuelle qu'ils peuvent y trouver, notamment la liberté de poser des questions inédites (lire les témoignages). Le facteur humain est lui aussi non négligeable et beaucoup de vocations sont nées de rencontres. « Ma motivation a également été suscitée par des rencontres avec des personnalités connues du monde de la recherche mathématique et économique, comme Jean-Michel Lasry, Pierre-Louis Lions, Ivar Ekeland ou encore Guillaume Carlier », confie Aimé Lachapelle, 27 ans, auteur d'une thèse sur les mathématiques appliquées en économie et finance à Dauphine, qui a poursuivi ses travaux dans le cadre d'un post-doctorat à l'université de Princeton. On peut citer d'autres inspirateurs, comme Christian de Perthuis pour Stéphane Buttigieg ou Robert Kast pour Geoffroy Enjolras (lire son témoignage). « Pour ma part, c'est la recherche et les sujets traités qui m'ont motivés, pas vraiment l'argent, explique Olivier Guéant. Un maître de conférences en université perçoit 2.500 euros par mois et peut par ailleurs compléter son salaire avec des activités de conseil. Mais il faut rappeler que cette réalité est loin du salaire d'un ‘trader' dans une salle de marché. »

La recherche continue à souffrir d'un déficit de considération. « En France, on ne sait pas à quoi un chercheur peut servir, regrette Alain B. Il a une étiquette de ‘rat de laboratoire' avec la perception, bien entendu erronée, qu'un chercheur est surtout théorique et ne va pas être opérationnel. A l'inverse, aux Etats-Unis, la connaissance est mieux valorisée car un chercheur fait autorité. Il peut même se voir proposer des salaires supérieurs à 100.000 dollars par an, voire plus de 200.000 dollars pour les plus reconnus. » Mais les choses commencent à changer en Europe où l'on assiste à un phénomène de rattrapage, tant au niveau des rémunérations que des interactions des départements de recherche avec les entreprises et les banques. Les plus prestigieux d'entre eux ont mis en place un dispositif qui émule le système américain, notamment en ce qui concerne le « tenure track » (titularisation conditionnelle des jeunes docteurs) :. « Il s'agit d'une sorte de CDD au terme duquel le travail du chercheur est évalué par des professionnels reconnus, avant qu'il soit confirmé dans son poste, indique Michel S., un chercheur de 30 ans qui a intégré un grand département d'économie en France après un doctorat aux Etats-Unis. J'ai signé un contrat de ce type en France pour une durée de six ans. »

Etape professionnelle

Même s'il y a un phénomène de rattrapage sur le plan de l'image et du salaire, certains jeunes chercheurs ne cachent pas qu'il s'agit pour eux d'une étape dans leur vie professionnelle. « La recherche en général et la thèse en particulier permettent d'acquérir une méthode de travail, des connaissances et une expertise pointue sur un sujet. C'est un investissement sur le long terme, affirme Stéphane Buttigieg. Du reste, je ne me vois pas poursuivre une carrière académique. Ce n'est pas parce que l'on est expert dans un domaine qu'il faut nécessairement y consacrer toute sa carrière. Au contraire, je cherche la diversité des expériences professionnelles. Actuellement, mes travaux de recherche se situent entre la gestion d'actifs, l'économie et l'innovation. D'ici à dix ans, j'imagine avoir évolué dans l'une de ces branches. » Certains ont déjà franchi le pas. « Après Princeton, j'ai décidé d'arrêter la recherche académique, raconte Aimé Lachapelle. J'ai préféré consacrer mes recherches au secteur privé. Aujourd'hui, j'exerce tout à la fois une activité de conseil et je poursuis la recherche également dans cet environnement. Je n'ai pas pour ambition de réécrire sur des sujets très théoriques. » D'autres chercheurs, plus patients, préfèrent d'abord se bâtir une réputation académique avant d'envisager une quelconque évolution.

 

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